Lectures d'ailleurs
Carnet de lectures consacré aux récits de voyage en mots et en images, aux carnets de voyage bien sûr et aux BD reportages aussi, aux littératures du monde... à toutes les lectures, effeuillages des ailleurs, à tous les voyages, initiatiques, humanitaires, artistiques, ethnologiques, d'exploration ou d'aventure...
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Un tour du monde en 40 jours

"La planète disneylandisée, chroniques d'un tour du monde" Sylvie Brunel, Editions Sciences Humaines

            Le projet est celui d’un tour du monde, en été et en famille, une tentative de concilier les contraintes d’emploi du temps d’un père de famille engagé en politique, d’une mère universitaire et spécialiste du développement et de trois enfants de 9 à 15 ans aux aspirations diverses, et une opportunité de rassembler des enfants vite grandis avant qu’ils ne quittent la maison familiale. Le compromis est un voyage de 40 jours, une trentaine de vols au total, passant par tous les haut-lieux touristiques du village global et qui va donner à ce dernier, dans le livre, un visage un peu désespérant de « planète disneylandisée ». Mais attention, l’auteure est une ancienne présidente d’Action contre la Faim dont elle a démissionné suite à un désaccord sur les dérives marchandes de l’institution et elle enseigne à l’Université la géographie, « la seule discipline qui applique la littérature à l’espace ». Elle a déjà écrit une bonne vingtaine d’ouvrages, essentiellement des essais mais aussi deux romans, dont un avec sa fille ainée, sur leurs relations. Cette dernière, Ariane Fornia, a elle-même signé dès quatorze ans son premier roman sur les difficultés de l’adolescence… Quand à son mari, il aime aussi les livres puisqu’il vient de publier le fameux « Qui connaît Madame Royal ? » : c’est le député Eric Besson.
            Conçu comme le récit de voyage de cette équipe bien armée pour affronter l’altérité, le livre mêle, comme le veut le genre, « récit du quotidien » et « discours savant », mais l’analyse l’emporte souvent sur le récit, d’ailleurs très distancié. On admire des sites du patrimoine mondial, on s’indigne dans les pièges à touristes, on joue au ballon sur les pelouses des grands hôtels, mais l’analyse, comme les « décors » des petits paradis traversés, opère comme un écran dissimulant à la fois le voyage intérieur de nos protagonistes, et parfois la destination elle-même. La portée du texte est ailleurs. Grinçant voire cinglant, notamment à propos de la Californie, parfois drôle, toujours bien documenté, le texte est truffé d’anecdotes historiques : on apprend par exemple au détour d’une expédition infructueuse dans un bel eden tropical (Green Island) qu’il est le fruit d’une revégétalisation intensive après que l’île ait été utilisée pour l’élevage des holothuries puis arasée pour la culture de la canne à sucre… C’est justement pour armer l’argument majeur du livre. Une idéologie, très anglo-saxonne, a placé l’écologie et une nature bienveillante au centre de son dispositif. Les parcs naturels, parfois très artificiels, deviennent dès lors, via l’écotourisme, des outils essentiels de développement durable, repoussant les populations dans des espaces de plus en plus restreints, aux abords des grandes villes, au mieux, au service des touristes. On joue donc la Nature contre les hommes. Mais par ailleurs, les mises en scène de la « vie sauvage » sont infantilisantes afin de répondre, avec un renfort considérable d’infrastructures, à la mythologie de Tarzan. L’auteure analyse très bien les méthodes permettant de baliser l’aventure en utilisant des arguments sécuritaires ou écologiques (vous risquez votre peau ou vous dégradez la nature si vous n’utilisez pas les chemins balisés du tourisme de masse…) ou d’encourager la consommation des « théâtres de masse » en mettant des zones entières au secret et en scénarisant et fermant, avec des moyens colossaux, les plus beaux sites du monde). Non seulement ces univers d’harmonie verte, sans risques, coûtent chers mais ils produisent incidemment un refus de « l’envers du décor ». A prendre ici au pied de la lettre. On rend, dans la droite ligne du message évangélique, l’individu responsable de sa misère et on refuse de voir dans ces zones « authentiques » plus ou moins vouées au « non-développement », la prostitution, le travail des enfants, les trafics de toutes sortes : la mise en scène est ainsi moralisante !
            Pourtant, la visite en groupe de la grande barrière de corail semble à l’origine d’une des thèses maîtresses du livre sur les vertus du tourisme comme outil d’une « mondialisation pacifique, permettant à des sociétés d’éviter l’exode, favorisant la transmission des cultures et sauvant des traditions menacées de disparition ». L’auteure se plait donc à souligner le paradoxe selon lequel le tourisme apporte infiniment plus d’argent que les ONG en bien des endroits du monde. Mieux, elle démonte l’opposition trop facile entre le touriste dévastateur, et l’humanitaire attendant les honneurs, brossant sur un ton assez pamphlétaire les contours incertains de cette frontière où le touriste peut-être solidaire et l’humanitaire vivre luxueusement sur le pays. Pourtant, si on en croit la teneur même du récit et le titre du livre, la thèse culturelle ci-dessus semble vraiment difficile à argumenter : l’auteure appelle donc de ses vœux une nouvelle charte du tourisme respectueux des hommes, pariant qu’elle permettrait de faire les mêmes voyages bien autrement ! Elle en aura de toute façon découragé plus d’un de s’engager sur ses traces !


Publié à 10:51 le 23/04/2007 dans Récits de voyage
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