Lectures d'ailleurs
Carnet de lectures consacré aux récits de voyage en mots et en images, aux carnets de voyage bien sûr et aux BD reportages aussi, aux littératures du monde... à toutes les lectures, effeuillages des ailleurs, à tous les voyages, initiatiques, humanitaires, artistiques, ethnologiques, d'exploration ou d'aventure...
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Philippe Blasco
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Relire aujourd'hui ces portraits d'Alger : confidences et lumières derrière l'Histoire

Zahia Hafs, Elsie Herberstein Alger, Simples confidences, Editions Jalan, 2005


« Je voulais redonner un visage à cet endroit dont on ne parlait qu’en termes de massacres et de morts. Quoi de mieux que de faire un livre pour parler des vivants ? explique Zahia Hafs en fin d’ouvrage… je ne pensais pas que ce serait aussi facile de rencontrer des gens… Et je ne compte pas nos fous rires ! L’humour des algérois est irrésistible… ». Quand à Elsie Herberstein qui a croqué portraits, scènes de rue et paysages durant les trois voyages réalisés pour le livre, elle « n’oublie(ra) pas non plus l’importance du regard qui remplace parfois la parole : des regard fugitifs, bienveillants… jamais oppressants » comme cette fois où, dessinant la place Kennedy à El Biar, un homme âgé, après avoir jeté un œil sur le dessin, dit « Cela fait bien longtemps que nous n’avons pas vu quelqu’un dessiner dans la rue. Continuez ! ». C’était Ali Khodja, un artiste et ancien professeur des Beaux-Arts d’Alger ! Et voilà le livre qui se fait, les témoignages et amitiés qui se tissent. Les premières confidences, d’Alibey, le libraire, et d’Amar, le pêcheur, en entraîneront bien d’autres, dans les familles, chez les amis, mais aussi parmi les intellectuels et artistes d’Alger (Boudjemâa Karêche, ancien directeur de la Cinématèque d’Alger ou Arezki Larbi, artiste - peintre)… Les deux compagnes attirent la sympathie. L’une croque les lieux, des intérieurs, des scènes de rues, des monuments et des sourires « Tu m’as dessiné en noir et blanc, je suis démodé ou quoi ? » ou peint en couleur sur papier kraft pour évoquer, au-delà de la Ville blanche, « El Bayda », une ville « éclatante dans ses couleurs, où l’on retrouve les matières de la terre ou du henné » : El Bahdja, la merveilleuse en ses quartiers, Bab el Oued, Belcourt, Bologhine, et bien sûr, la Casbah ! L’autre voyageuse suscite de nouvelles rencontres, et nous traduit, inlassablement, de courts récits de vie, entre amour de la ville et de la famille, surpeuplement et ambiances marines, entre difficultés quotidiennes et débrouillardises, attachements et impatiences : « Nous sommes des gens compliqués, au caractère difficile. Guerriers. Jamais satisfaits… Les Algériens croient qu’ils sont les seuls à avoir les problèmes qu’ils connaissent. Pour cette raison beaucoup pensent que l’herbe est plus verte ailleurs » explique Rédha, un enseignant. Pourtant « Les immigrés algériens quand ils reviennent au pays, on les remarque tout de suite, à leur manière. Je suis sûr que je vis mieux qu’eux ! » réplique H’mida, plongeur professionnel et seul sauveteur bénévole de la ville. En attendant, l’humour, toujours, recolle les morceaux : « Le tremblement de terre, ce n’est pas grave, çà nous rapproche du continent. Bientôt, nous n’aurons plus besoin de visa. ». Si derrière chaque court récit de vie peut transparaitre la douleur des dix années perdues de la guerre civile, « la grande machination », ou l’inquiétude face à un avenir incertain, l’Histoire du pays est peu évoquée - « nous avons traversé 132 ans de colonisation, 30 ans de socialisme, 10 ans de terrorisme, les choses ne peuvent que changer aujourd’hui ! », on lit surtout dans ce portrait d’Alger fort en nuances et en humanisme, la sage ironie générale, un appétit de vivre et une volonté de s’ouvrir. Lorsqu’Ouahiba a décidé de créer une galerie d’art contemporain, elle s’est souvenue de ce proverbe libanais qui dit « S’il te reste deux sous pour vivre, prends un sou pour ton corps et un sou pour ton âme »…


Publié à 12:53 le 13/04/2007 dans Carnets de voyages
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