Lectures d'ailleurs
Carnet de lectures consacré aux récits de voyage en mots et en images, aux carnets de voyage bien sûr et aux BD reportages aussi, aux littératures du monde... à toutes les lectures, effeuillages des ailleurs, à tous les voyages, initiatiques, humanitaires, artistiques, ethnologiques, d'exploration ou d'aventure...
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Philippe Blasco
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Le carnet de la maturité

Dans les mains du Soleil, Carnet de voyage amoureux au Rajasthan, Simon, Editions Alternatives

 

Parce que la langue de Simon est jubilatoire, parce ce que ses pages sont, toujours un peu plus, des kaléidoscopes de styles, d’effets et de supports mais que la peinture et la couleur chantent à chaque nouveau carnet un peu plus fort, parce ce que notre voyageur a l’œil aiguisé par la fréquentation des peintres et des poètes et que son carnet a le grain, sans les rides, de la maturité, disons, le relief du temps et de l’expérience, peut-être celle du voyage, de l’amour ou de la paternité – allez savoir ! et que le récit est personnel sans être égotiste, plein de curiosités sans être documentaire, parce que la dédicace du carnet va « à ceux qui n’ont pas de passeport », parce qu’il n’oublie pas les louanges à Ganesh, « patron des écrivains et des écoliers » ni celles à sa compagne de voyage et d’amour, parce que la maquette et l’édition du livre sont particulièrement soignés et qu’il a taillé ses textes comme de petits tableaux, trouvant de la sorte un bel équilibre entre légèreté de sa plume et riches palettes de ses pinceaux, parce que les lents paysages désertiques, les brasiers de saris, les nuits magiques de Pushkar semblent déborder d’immenses et généreuses pages ouvertes, et, tels des encens, envahir nos chambres de lecture, parce que Simon a la mansuétude de nous rappeler ce qu’une mendiante d’un petit « signe fraternel » lui a signifié, tous, nous mendions… une chose ou une autre, parce qu’il nous parle de roses mais aussi de crasse avec le même inextinguible enthousiasme et parce qu’il qualifie les diarrhées d’initiatiques, pour mille et une raisons que je pourrais énumérer longtemps encore en une litanie de détails et de lignes fortes, ce carnet, m’a tellement plu que je crois qu’il doit être lu et offert, comme un dithyrambe, une ode colorée, un bréviaire ou un chant d’amour…

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Publié à 05:56 le 16/11/2007 dans Carnets de voyages
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Pour essayer de savoir de quoi on parle si souvent...

Le Rebond du modèle scandinave, Marie-Laure Le Foulon, Editions Lignes de repères

 

On a vanté le modèle suédois, avant de le décrier lorsqu’il s’est trouvé en difficulté au début des années 90, puis de constater quelques années après que les réformes menées tambours battants avaient une fois de plus porté leurs fruits. Si l’on ajoute les exemples norvégiens et danois, l’excellence finlandaise, force est de constater qu’il y a une formidable énergie au Nord de l’Europe. Et le « modèle scandinave » finit par s’inviter dans de nombreux débats qui agitent l’Hexagone, qu’il s’agisse d’innovation avec le « modèle Nokia », d’enseignement alors que l’OCDE considère que la Finlande forme les meilleurs élèves de la planète en basant toute sa pédagogie sur une réelle égalité des chances, mais aussi de « flexicurité » à la danoise ou de passage aux énergies renouvelables (99% de l’énergie électrique consommée en Norvège est d’origine hydro-électrique, et 20% est d’origine éolienne au Danemark). On pourrait aussi citer pêle-mêle le modèle de démocratie participative et de responsabilité des élus en Suède et les fonds d’investissements éthiques mis en place par la Norvège à partir de leur nouvelle rente pétrolière ! Une partie de ces exemples ont été rapidement présentés dans la presse française mais l’auteur s’efforce de les détailler et surtout de livrer quelques clefs  contextuelles, en soulignant notamment les particularités de ces sociétés du Nord et en n’hésitant par à revenir rapidement sur quelques éléments d’histoire, que ce soit la place de la femme dans la société Viking, les mouvements coopératifs au Danemark au 12ième siècle, le luthérianisme ou les caractéristiques originales de l’industrialisation au XIXème siècle. Cette synthèse socio-économique vivante qui ne s’interdit pas de présenter les limites voire les zones d’ombre du « modèle scandinave » est aussi une vigoureuse critique des blocages hexagonaux mise en avant à partir de nombreuses comparaisons.

 

Lignes de repères est une maison d’édition fondée par Patrick Blaevoet en 2004, un ancien responsable communication et marketing chez Reuters puis éditeur de www.mondesrebelles.com chez Michalon. L’objectif est de décrypter l’actualité « de manière non militante et pour un public curieux », un peu à la manière des collections Autrement, Complexe (Flammarion) ou Repères (La Découverte). Cet éditeur publie de 10 à 12 ouvrages par an couvrant la vie politique française, l’international et les questions d’environnement. Pour plus d’informations : www.lignes-de-reperes.com



Publié à 04:20 le 7/06/2007 dans Analyses
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De la Seine à la Mer Noire en passant par l'Amazonie... Le sens de l'Utopie

« Mon képi pour un océan »,

« De l’Orénoque à l’Amazonie »,

« Cap Utopia »
Jean-François Diné, Eau D'Automne


Trois livres pour raconter un périple extraordinaire de 5 ans en bateau. Trois livres pour raconter le formidable cheminement intérieur d’un homme. Les passionnés de « plaisance nautique », avec les revues de voiles, retiennent l’exploit, une première, d’une navigation circulaire dans les bassins de l’Orénoque et de l’Amazone en passant par le Rio Negro. Rien de moins qu’un tour d’Amazonie en voilier. Une première absolue. Mais attention, quand l’auteur, un jeune gendarme qui a demandé une disponibilité pour réaliser un vieux rêve, part de la banlieue parisienne, il n’a jamais fait de bateau. Sa femme Claudette, champenoise, n’a jamais vu la mer ! Ils apprennent sur le tas, en descendant la côté espagnole puis africaine jusqu’au Sénégal, avant de traverser l’Atlantique. S’ils ont un dériveur lesté, peut-être le meilleur choix a posteriori pour cette aventure, c’est que c’était la seule coque proposée dans une entreprise du coin. Comme ils n’ont pas non plus grands moyens, ils travaillent à mi-chemin… à Cayenne (ou presque), de longs mois, pour renflouer la caisse de bord. Ils se lancent aussi dans l’aventure avec un matériel modeste, sans pouvoir par exemple réparer le moteur qui n’a pas de marche arrière… Acharnement, patience et surtout, émerveillement, font le reste.

Au fil des trois tomes (à lire dans l’ordre), « Jean-François » nous devient infiniment sympathique. Il raconte le bonheur de cette échappée de 5 ans, le choix de s’arrêter, quelques mois à chaque fois, dans de minuscules villages, sur les fleuves africains ou guyanais, chez les Yanomamis, la façon modeste de partager le quotidien, d’échanger les fruits de sa pêche (il a pris un filet) contre légumes et fruits… mais il est aussi ouvert à de dures rencontres, comme celle avec un ancien prisonnier du pénitencier de Kenira qui lui livre un témoignage insoutenable sur cette prison marocaine. Il sait écouter, ici un habitant de Casamance qui lui parle des cérémonies de circoncision et d’excision, là un autre ami sénégalais qui lui vante les bienfaits de la polygamie. Lorsqu’il avoue son scepticisme, il sait aussi dire sa sympathie et son respect pour un guérisseur qui vient lui demander du mercure rouge pour aider les « bons génies » du village qui commencent à vieillir. Nulle part, il n’y a trace de mépris ou de condescendance. A chaque fois, mesurant la distance, comme à l’occasion d’une cérémonie de deuil chez les Yanomamis où la famille ingère des cendres de l’enfant mort, il voit d’abord la grandeur de ces arrangements si divers avec la condition humaine.

Il dévoile aussi, parfois au détour de phrases, en sus de méditations esthétiques ou existentielles, son propre itinéraire : le « sursaut moral » qui le décide définitivement à demander sa disponibilité (une parole donnée à un jeune qu’un supérieur indélicat obligera à bafouer), la rupture avec sa famille qui s’est durement opposée à ce projet, ses fidélités, son départ de la gendarmerie afin d’être maître de son temps… Etonnants épiloques, ces livres se terminent par un joyeux bric-à-brac de conseils (par exemple, comment faire une place à ses enfants dans une vie tournée vers les voyages et respecter leur besoin de socialisation en restant au moins 6 mois par an en région parisienne…), d’initiatives (comme celle de rassembler des navigateurs et navigatrices solitaires) et d’anecdotes. Le troisième livre, Cap Utopia, ajoute un manifeste de l’association Utopia, dont l’objectif est la redéfinition de la « richesse ». Une manière - « apolitique » s’empresse t-il de dire - de donner son point de vue sur la valeur travail, la croissance à gogo, et le respect des hommes et de la nature, et de fixer un nouveau cap à tous ses lecteurs et amis, voyageurs de tous crins… Un livre à rencontrer à tout prix !


http://www.jeanfrancoisdine.eu/



Publié à 10:47 le 6/06/2007
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Prix du récit de voyage 2006 de la librairie Ulysse

Siberia, Philippe Sauve, Presses de la Renaissance

Quel plaisir que ce livre vienne d’être primé par la Librairie Ulysse comme récit de voyage de l’année 2006, car il consacre un certain « esprit d’aventure » et une manière originale et forte de la conter. Philippe Sauve est attaché à une approche humble, une immersion lente dans l’univers de son voyage, familiarisation avec les hommes et les lieux autant que réapprentissage de la solitude et de l’attention à soi-même. S’il est sans grands moyens matériels, il semble aussi plus attaché à l’horloge de son cœur qu’à toute planification. Et ces exigences aménagent un suspens continu dans le récit de son périple de Toulon à Irkoutsk, puis du Baïkal à l’Arctique, sur plus de 3800 km de la Léna. Hypersensible, le navigateur rapporte autant ses émois devant une vieille femme malheureuse ou un regard aviné que les caprices des vents et les miroitements du soleil couchant sur l’immensité du fleuve. La peur des tiques l’emporte sur la fatigue. Celle des hommes sur la faim. Celle des ours sur le sommeil ! Mais on sent l’eau sous la pagaie. Le froid et l’humidité au petit matin. L’euphorie des élans dans ces immensités. L’entêtement les jours de pluie. Les piqures des doutes et les rêves hésitants au seuil des tristes cités, mais aussi l’empathie avec le fleuve, ses berges et ses colères, et la sérénité, sur l’eau, jusqu’aux portes de l’Arctique. L’exploit accompli, l’aventurier distribue son rudimentaire matériel, fait demi-tour le sac léger, la bourse vide, finit par rentrer en stop depuis Berlin… Ce qu’il a appris est tout ce qu’il a sauvé. Et cette sagesse vaut à son « récit de voyage » d’être édité aux Presses de la Renaissance, dont le nom dit joliment la place prépondérante qu’elles accordent aux cheminements spirituels et aux révélations !



Publié à 10:23 le 21/05/2007 dans Récits de voyage
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De l'exemple comme unique moyen de persuasion...

Sortie de secours, Yves Paccalet, Editions Arthaud


Après avoir publié en mars 2006 « L’humanité disparaîtra, bon débarras », un essai écologique - drôle mais d’un humour très noir - Yves Paccalet tente de nous montrer une « sortie de secours ». Une large part de ce second livre reste dévolue à la critique de l’homme, « agressif par nature et pervers par culture », de sa vision du progrès et de son mode de consommation. Mais Yves Paccalet s’efforce aussi de peindre, à la spatule et d’un ton encore plein d’humour, une « ultime utopie du partage ». Ultime parce que celle de la dernière chance. Du partage, parce qu’il n’hésite pas à affirmer que la décroissance est indispensable dans les pays riches pour que la Terre puisse supporter une croissance lente et absolument nécessaire dans les pays pauvre. Citant Gandhi : « les riches doivent vivre simplement pour que les pauvres puissent simplement vivre ». Mais il choisit d’insister largement sur le faut que cette « décroissance » individuelle et globale est pleine de promesse de « jouissances » : tout d’abord par l’augmentation symétrique de la consommation de biens immatériels, culture, temps libre…, mais aussi par du mieux portant et une « érotisation du monde », par tout ce qu’il dénomme « bonheur du peu », que dit bien, négativement, sa jolie formule, très adaptée à notre époque, « la propriété, c’est des peurs » - celle de perdre notamment ; Plus profondément, Yves Paccalet oppose la recherche de la satisfaction immédiate de toutes nos brouillonnes envies,  à l’absence de nouveaux besoins, à la recherche de ce que les grecs appelaient l’ataraxie, la tranquillité de l’âme. Si cette belle utopie est existentielle, essentielle, elle est aussi pratique, et, même s’il se défend de vouloir en rester là, Yves Paccalet n’oublie pas de rappeler les mille et un gestes possibles pour faire reculer la catastrophe. Et elle prend toute son ampleur politique lorsqu’il évoque l’idée d’un gouvernement mondial de la planète, dont la devise serait « un peuple, une terre, une démocratie ». On regrette seulement que ce soit par un pamphlet, une forme qui ne prise pas l’argumentation serrée, que Yves Paccalet s’adresse à nous. Mais dit-il, il laisse à d’autres le soin de parachever son travail. Au-delà de son livre, on regrette une fois de plus cette sorte de « paradoxe du voyageur » qui veut qu’il faille bourlinguer loin et longtemps, par les airs et par les mers – Yves Paccalet est un compagnon d’aventure de Cousteau et de Hulot - pour, à plus de 60 ans seulement, faire enfin sien le « bonheur du peu ». René Dumont n’avertissait-il pas pourtant dès 1974 « Une croissance indéfinie est impossible, nous n'avons qu'une seule Terre, mais une civilisation du bonheur est possible »… Espérons donc que la lecture de ce livre aujourd’hui, aura un impact sur tous les amoureux de la Terre et des voyages qui prendront sur eux de résister à la tentation des compagnies low-cost pour leur préférer le charme des voyages en train voire les tours du monde à vélo ou à la voile qui promettent d’ailleurs de biens plus grandes émotions !

Publié à 05:12 le 4/05/2007 dans Points de vue
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Panthéon personnel d'un arpenteur du désert : grands princes et mauvais génies

"Nomades , rencontres avec les hommes du désert", Philippe Frey, Robert Laffont

Ce récit d’initiation ne dit pas clairement son nom, contrairement au récit d’un autre anthropologue, Xavier Perron, dans son ouvrage également nominé pour le prix Ulysse, « Je suis un Masaï » qui évoque explicitement son cheminement personnel en ces termes, du rêve obsédant de l’enfance aux rencontres de l’âge adulte. Ici, rien de tel. Le livre se présente sous l’apparence d’une succession de portraits, prétexte à un florilège de courtes leçons tirées des aventures de l’auteur, pour la plupart déjà évoquées dans des livres précédents. Rassemblées ici de manière apparemment assez « erratique » elles sont en fait organisées « avec l’assurance du marcheur du désert naviguant avec son ombre » : des quelques mots en apparence anodins délivrés par le vieux Kabashi, doyen d’une tribu nomade, qui reviennent à l’auteur dans les conditions les plus critiques, aux attitudes prudentes de Scooper qui l’accompagne dans sa traversée du Kalahari central, à pied, en dépit des conditions et des dangers (aridité absolue, grands fauves, plantes vénéneuses), de la méprise à propos d’une indication d’un vieux Maure et de la manière dont il apprend en réchappant miraculeusement, qu’en situation critique il faut  « commencer d’abord par se méfier de soi », aux ruses imaginées, avec ou sans succès, pour échapper au administrations et polices, en passant par les précieuses et fières interventions de ses jeunes complices et véritables amis, prisonniers malheureux de leurs mondes, qui ici lui choisisse ses bêtes ou là délivre le message salvateur qui le sortira de sa prison indienne, Philippe Frey retrace ici brièvement l’itinéraire d’une vie de traversées du désert, sans nous parler du tout de ses conclusions scientifiques. Il préfère méditer le mot d’Einstein selon lequel le « hasard est le nom que prend Dieu quand il veut rester anonyme ». « Homme de science vouant sa vie à la connaissance intime des milieux désertiques », il semble écrire ce livre pour nous dire combien il reste « un modeste arpenteur balloté dans le grand univers, obligé d’accepter l’idée qu’une part d’innommable, sinon d‘indéchiffrable, présidera toujours à son travail »…



Publié à 09:18 le 2/05/2007 dans Récits de voyage
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Un regard incisif sur le Sahara, très documenté, un livre magnifiquement illustré

"Sahara, économie du rien" , Pascal Maitre, Michael Stuhrenberg, Actes Sud


Pascal Maitre et Michael Stuhrenberg nous conduisent au cœur du Sahara, auprès de ses habitants, des nomades Maures, Touaregs, Toubous. Le journaliste et le photographe ont « couvert » la rébellion Touareg et savent le rêve avorté d’un « Etat nomade », le cadre contraignant des frontières qui ont artificiellement coupé les routes des caravanes et fait disparaître certains échanges critiques pour elles, ils connaissent les politiques de sédentarisation, de contrôle ou de récupération politique du Mali, du Niger, de l’Algérie ou de la Lybie… ils ont vu « la sécheresse, la solitude des peuples nomades, le manque d’espoir pour leurs fils errants ». Ils ont donc décidé de se poser deux questions : comment font ces peuples pour survivre et pourquoi restent-ils attachés à ce mode de vie ? Ils partent donc avec un vieil ami et guide Touareg selon un itinéraire ambitieux qui devra s’arrêter sans atteindre le Tibesti : trop de mines. Car le sud Sahara a deux visages et sous l’apparence du vide se cache « l’autre désert : celui qui n’est jamais pacifié et ne se résout jamais à l’inertie que les regards extérieurs lui prêtent ». Parce que les territoires parcourus sont abandonnés, toutes les rencontres diront combien ce désert « prend les allures d’une… nouvelle terra incognita non plus de la géographie mais de l’humanité officielle s’arrêtant aux frontières de l’utile économique… une terre où l’homme doit se contenter de saisir des opportunités ». En un mot, une terre abandonnée aux pillards et aux trafics de toutes sortes. Armes et émigrés économiques notamment. Pour les autres, c’est justement une économie du rien. La formule prend tout son sens dans les magnifiques pages sur le pays Toubou, sur Zoo Baba notamment. On nous y raconte notamment l’histoire de Kader, absolument seul au milieu du désert, sous un abri fait d’une simple couverture, à côté d’un puits qui est le dernier point d’eau pour les caravanes qui vont traverser le Ténéré. L’homme restera trois ans, sans salaire sauf quelques dattes et un peu de mil offert par les voyageurs, à arroser matin et soir quelques arbrisseaux plantés dans des fûts, arbrisseaux à l’ombre desquels les caravaniers s’assoient et supposés remplacer « l’arbre du Ténéré » un magnifique et miraculeux acacia tombé récemment et exposé désormais au Musée national de Niamey ! C’est un Toubou ! dira le guide en guise d’explication. Telle est la profondeur de l’attachement que peux susciter le désert : « Je sais, conclue l’auteur, que dans le désert des pauvres, la logique économique cède le pas à la psychologie des habitants, je dirais même à leur mystique… Les Maures, Touaregs, Toubous, sont prisonniers du désert. Non pas à cause de leur pauvreté, mais parce que tout leur être les attache à cette apparence de vide ».



Publié à 05:19 le 28/04/2007 dans Récits de voyage
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Un tour du monde en 40 jours

"La planète disneylandisée, chroniques d'un tour du monde" Sylvie Brunel, Editions Sciences Humaines

            Le projet est celui d’un tour du monde, en été et en famille, une tentative de concilier les contraintes d’emploi du temps d’un père de famille engagé en politique, d’une mère universitaire et spécialiste du développement et de trois enfants de 9 à 15 ans aux aspirations diverses, et une opportunité de rassembler des enfants vite grandis avant qu’ils ne quittent la maison familiale. Le compromis est un voyage de 40 jours, une trentaine de vols au total, passant par tous les haut-lieux touristiques du village global et qui va donner à ce dernier, dans le livre, un visage un peu désespérant de « planète disneylandisée ». Mais attention, l’auteure est une ancienne présidente d’Action contre la Faim dont elle a démissionné suite à un désaccord sur les dérives marchandes de l’institution et elle enseigne à l’Université la géographie, « la seule discipline qui applique la littérature à l’espace ». Elle a déjà écrit une bonne vingtaine d’ouvrages, essentiellement des essais mais aussi deux romans, dont un avec sa fille ainée, sur leurs relations. Cette dernière, Ariane Fornia, a elle-même signé dès quatorze ans son premier roman sur les difficultés de l’adolescence… Quand à son mari, il aime aussi les livres puisqu’il vient de publier le fameux « Qui connaît Madame Royal ? » : c’est le député Eric Besson.
            Conçu comme le récit de voyage de cette équipe bien armée pour affronter l’altérité, le livre mêle, comme le veut le genre, « récit du quotidien » et « discours savant », mais l’analyse l’emporte souvent sur le récit, d’ailleurs très distancié. On admire des sites du patrimoine mondial, on s’indigne dans les pièges à touristes, on joue au ballon sur les pelouses des grands hôtels, mais l’analyse, comme les « décors » des petits paradis traversés, opère comme un écran dissimulant à la fois le voyage intérieur de nos protagonistes, et parfois la destination elle-même. La portée du texte est ailleurs. Grinçant voire cinglant, notamment à propos de la Californie, parfois drôle, toujours bien documenté, le texte est truffé d’anecdotes historiques : on apprend par exemple au détour d’une expédition infructueuse dans un bel eden tropical (Green Island) qu’il est le fruit d’une revégétalisation intensive après que l’île ait été utilisée pour l’élevage des holothuries puis arasée pour la culture de la canne à sucre… C’est justement pour armer l’argument majeur du livre. Une idéologie, très anglo-saxonne, a placé l’écologie et une nature bienveillante au centre de son dispositif. Les parcs naturels, parfois très artificiels, deviennent dès lors, via l’écotourisme, des outils essentiels de développement durable, repoussant les populations dans des espaces de plus en plus restreints, aux abords des grandes villes, au mieux, au service des touristes. On joue donc la Nature contre les hommes. Mais par ailleurs, les mises en scène de la « vie sauvage » sont infantilisantes afin de répondre, avec un renfort considérable d’infrastructures, à la mythologie de Tarzan. L’auteure analyse très bien les méthodes permettant de baliser l’aventure en utilisant des arguments sécuritaires ou écologiques (vous risquez votre peau ou vous dégradez la nature si vous n’utilisez pas les chemins balisés du tourisme de masse…) ou d’encourager la consommation des « théâtres de masse » en mettant des zones entières au secret et en scénarisant et fermant, avec des moyens colossaux, les plus beaux sites du monde). Non seulement ces univers d’harmonie verte, sans risques, coûtent chers mais ils produisent incidemment un refus de « l’envers du décor ». A prendre ici au pied de la lettre. On rend, dans la droite ligne du message évangélique, l’individu responsable de sa misère et on refuse de voir dans ces zones « authentiques » plus ou moins vouées au « non-développement », la prostitution, le travail des enfants, les trafics de toutes sortes : la mise en scène est ainsi moralisante !
            Pourtant, la visite en groupe de la grande barrière de corail semble à l’origine d’une des thèses maîtresses du livre sur les vertus du tourisme comme outil d’une « mondialisation pacifique, permettant à des sociétés d’éviter l’exode, favorisant la transmission des cultures et sauvant des traditions menacées de disparition ». L’auteure se plait donc à souligner le paradoxe selon lequel le tourisme apporte infiniment plus d’argent que les ONG en bien des endroits du monde. Mieux, elle démonte l’opposition trop facile entre le touriste dévastateur, et l’humanitaire attendant les honneurs, brossant sur un ton assez pamphlétaire les contours incertains de cette frontière où le touriste peut-être solidaire et l’humanitaire vivre luxueusement sur le pays. Pourtant, si on en croit la teneur même du récit et le titre du livre, la thèse culturelle ci-dessus semble vraiment difficile à argumenter : l’auteure appelle donc de ses vœux une nouvelle charte du tourisme respectueux des hommes, pariant qu’elle permettrait de faire les mêmes voyages bien autrement ! Elle en aura de toute façon découragé plus d’un de s’engager sur ses traces !



Publié à 10:51 le 23/04/2007 dans Récits de voyage
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De l'utilité des débats télévisés...

20h08 complètement à l’Ouest…

 

Quelle triste image ont donné hier à la télévision une grande majorité des hommes politiques et des animateurs des plateaux ! Les premiers, se coupant perpétuellement la parole et ne s’écoutant pas prêcher le respect, se tutoyant d’une étiquette à l’autre comme des collégiens pour souligner l’opposition de leurs visions du monde, présentaient une cacophonie et par l’effroyable creux de leur manque de présence, d’esprit, de visions et d’idées, un désespérant silence ! Les seconds, animateurs ayant remplacé les « politologues » d’antan, se gardaient bien de distribuer la parole ou de rappeler les règles d’un débat et préféraient attiser les invectives, pire, interrompaient systématiquement d’un sourire satisfait toute amorce de débat. Quelle consigne avaient donc reçu ces parvenus de la communication ? Ces comportements désolants et ubuesques, et surtout la lancinante question du report évoquaient avec insistance le fameux film : 12h08 à l’Est de Bucarest. Y a-t-il grande différence entre la fiction d’une minuscule télé privée, pauvre et égotique, montée au lendemain de la chute de Ceausescu et qui s’efforce au travers d’une émission particulièrement mal préparée de répondre à la question « y a-t-il eu une révolution dans notre petite ville de… » et la réalité d’une riche chaîne nationale française évoquant (ou refusant ?) la recomposition du paysage politique français ? Outre le fait que la première était hilarante et la seconde désespérante, c’est que le manque de moyens pallie dans le premier cas, par les débordements qu’il permet, le manque d’idées des invités désespérément débauchés quelques minutes avant le démarrage de l’émission. Au cours d’un débat sur la révolution roumaine où les coups pleuvent bas entre un professeur porté à la boisson, un vigile parti faire une course aux heures critiques de la révolution, un ancien de la Securitate reconverti dans les affaires… surgissent avec mille finesses, au détour des maladresses et cris du cœur des invités, bien des vérités sur les événements, une franche humanité, et un portrait touchant des roumains ayant vécue cette période, quelque part là-bas, dans une petite ville de l’Est de la Roumanie... Un peu d’humour Mesdames et Messieurs… l’heure est trop grave, il faut aller à l’essentiel.



Publié à 10:26 le 23/04/2007 dans Points de vue
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Relire aujourd'hui ces portraits d'Alger : confidences et lumières derrière l'Histoire

Zahia Hafs, Elsie Herberstein Alger, Simples confidences, Editions Jalan, 2005


« Je voulais redonner un visage à cet endroit dont on ne parlait qu’en termes de massacres et de morts. Quoi de mieux que de faire un livre pour parler des vivants ? explique Zahia Hafs en fin d’ouvrage… je ne pensais pas que ce serait aussi facile de rencontrer des gens… Et je ne compte pas nos fous rires ! L’humour des algérois est irrésistible… ». Quand à Elsie Herberstein qui a croqué portraits, scènes de rue et paysages durant les trois voyages réalisés pour le livre, elle « n’oublie(ra) pas non plus l’importance du regard qui remplace parfois la parole : des regard fugitifs, bienveillants… jamais oppressants » comme cette fois où, dessinant la place Kennedy à El Biar, un homme âgé, après avoir jeté un œil sur le dessin, dit « Cela fait bien longtemps que nous n’avons pas vu quelqu’un dessiner dans la rue. Continuez ! ». C’était Ali Khodja, un artiste et ancien professeur des Beaux-Arts d’Alger ! Et voilà le livre qui se fait, les témoignages et amitiés qui se tissent. Les premières confidences, d’Alibey, le libraire, et d’Amar, le pêcheur, en entraîneront bien d’autres, dans les familles, chez les amis, mais aussi parmi les intellectuels et artistes d’Alger (Boudjemâa Karêche, ancien directeur de la Cinématèque d’Alger ou Arezki Larbi, artiste - peintre)… Les deux compagnes attirent la sympathie. L’une croque les lieux, des intérieurs, des scènes de rues, des monuments et des sourires « Tu m’as dessiné en noir et blanc, je suis démodé ou quoi ? » ou peint en couleur sur papier kraft pour évoquer, au-delà de la Ville blanche, « El Bayda », une ville « éclatante dans ses couleurs, où l’on retrouve les matières de la terre ou du henné » : El Bahdja, la merveilleuse en ses quartiers, Bab el Oued, Belcourt, Bologhine, et bien sûr, la Casbah ! L’autre voyageuse suscite de nouvelles rencontres, et nous traduit, inlassablement, de courts récits de vie, entre amour de la ville et de la famille, surpeuplement et ambiances marines, entre difficultés quotidiennes et débrouillardises, attachements et impatiences : « Nous sommes des gens compliqués, au caractère difficile. Guerriers. Jamais satisfaits… Les Algériens croient qu’ils sont les seuls à avoir les problèmes qu’ils connaissent. Pour cette raison beaucoup pensent que l’herbe est plus verte ailleurs » explique Rédha, un enseignant. Pourtant « Les immigrés algériens quand ils reviennent au pays, on les remarque tout de suite, à leur manière. Je suis sûr que je vis mieux qu’eux ! » réplique H’mida, plongeur professionnel et seul sauveteur bénévole de la ville. En attendant, l’humour, toujours, recolle les morceaux : « Le tremblement de terre, ce n’est pas grave, çà nous rapproche du continent. Bientôt, nous n’aurons plus besoin de visa. ». Si derrière chaque court récit de vie peut transparaitre la douleur des dix années perdues de la guerre civile, « la grande machination », ou l’inquiétude face à un avenir incertain, l’Histoire du pays est peu évoquée - « nous avons traversé 132 ans de colonisation, 30 ans de socialisme, 10 ans de terrorisme, les choses ne peuvent que changer aujourd’hui ! », on lit surtout dans ce portrait d’Alger fort en nuances et en humanisme, la sage ironie générale, un appétit de vivre et une volonté de s’ouvrir. Lorsqu’Ouahiba a décidé de créer une galerie d’art contemporain, elle s’est souvenue de ce proverbe libanais qui dit « S’il te reste deux sous pour vivre, prends un sou pour ton corps et un sou pour ton âme »…



Publié à 12:53 le 13/04/2007 dans Carnets de voyages
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ATTENTION DERNIERE SEMAINE : Voir à tout prix l'exposition BD REPORTERS

Le Centre Pompidou (Paris) présente en effet jusqu’au 23 avril l’exposition "BD Reporter" : 25 illustrateurs de BD s’aventurent dans le carnet de voyage ou de reportage.

 

Il y avait les « artistes voyageurs », dont certains sont mis à l’honneur dans les inédits d’Uniterre, les carnettistes, adeptes de ce genre « batard et poétique » qui comme le dit si joliment Simon dans son Apologie du carnet de voyage cultivent une certaine « désinvolture formelle » ; Il y avait aussi les peintres de la Marine, corps plus institutionnalisé, vénérable par son ancienneté, constitué d’artistes peintres civils invités à bord par les militaires de la Marine nationale pour peindre la mer, les paysages marins et les sociétés rencontrées par les navires français en mission autour du globe ; Tous ceux-là et d’autres encore, ethnologues, cinéastes, journalistes, auteurs de récits de voyage, et même sportifs narrant leurs exploits sur les mers ou les toits du monde… concouraient à satisfaire une curiosité du public pour les antipodes, insatiable depuis les premières grandes expéditions royales. Il y a désormais de nouveaux « étiquetés » dans le clan des conteurs de lointains : les BD Reporters.

 

A quoi ressemble ce qu’ils nous rapportent ? De simples peintures, pour Loustal ; Des récits de voyages très personnels, en image, pour Xavier Lowenthal ou Renaud de Heyn ; Des tableaux fantastiques et justes de Rio de Janeiro avec des personnages-chimères aux profils animaliers pour Jano ; Des récits en bande-dessinée des dessous de l’exercice de journaliste-reporter pour Wolinski ; De cours tableaux documentaires, rassemblés sur un mode impressionniste, pour Jens Harder ; Des témoignages à la première personne sur des zones de conflits - la Bosnie pour Joe Sacco, l’Afghanistan pour le photographe Didier Lefevre, qui sont parfois plutôt des manifestes en images pour Philippe Squarzoni (sur la Palestine et le Chiapas); Parfois aussi des bribes de notre mémoire collective pour Kris et Etienne Davodeau ; Tous ces dessinateurs sont des habitués de la chaîne éditoriale de la bande dessinée. Ils maîtrisent chacun un langage scénaristique et graphique personnel - un style - qu’ils imposent au fil des pages. Mais les différences d’approche sont bien plus qu’une affaire de genre ou de style.

 

Jano ou Jens Herder sont parmi les rares à ne pas se mettre en scène parmi leurs personnages. Philippe Squarzoni par exemple, est au centre de ses BD mais à la manière d’un journaliste de la télévision : il impose son image et sa narration devant les croquis de son reportage. Joe Sacco est plus modeste en ce que chacun de ses livres rend hommage à ses amis bosniaques qui y tiennent les « premiers rôles » mais il devient lui-même un personnage à part entière, et ses affects trouvent une place, modeste mais essentielle, dans le récit du reportage. Gérard Gorridge, trouve un équilibre comparable sur des sujets bien moins tragiques. Renaud de Heyn et Xavier Löwenthal accordent au contraire la place principale à leur expérience personnelle. Mais étonnamment, tous se peignent à des degrés divers comme des « anti-héros » plus proches de Woody Allen que de Tintin–reporter. Le personnage construit par Joe Sacco avoue son ignorance initiale du terrain et sa totale dépendance vis-à-vis de son « fixer », son guide et informateur dont il fera un livre-portrait. Renaud De Heyn est balloté par tous ses amis qui veulent le convertir pour son bien, et se dessine, gentil naïf, les yeux perpétuellement écarquillés. Xavier Löwenthal, arraché à sa bien-aimée européenne, se dépeint livré aux éléments, « déplacé » dans un univers de forêt vierge dont il ignore toutes les règles : il se dessine d’ailleurs en costume de « petit marquis » du XVIIIième servi par des « sauvages » coiffés de plumes. Jusqu’à Wolinski qui se laisse apostropher par de petits cochons sauvages corses : « je vous connais… c’est vous qui dessinez des dessins… cochons ». Le narrateur archétypal d’une « BD Reportage » semble insister avec une bonne dose d’autodérision sur son dénuement face à l’Altérité voire son dépouillement face à des rencontres et des aventures qui prennent un tour profondément initiatique… Parallèlement le dessin permet d’évoquer avec une grande force les états de conscience « décalés », malaise, peur, préscience, maladie, drogues…Nous l'avions déjà noté pour les univers délibérément oniriques de certains témoignages de l'ouvrage collectif Brasilia, mais c'est tout aussi vrai pour des moments forts de récits isolés. Dans La Tentation ou Le Photographe, dans les textes de Sacco, mais aussi dans les Fantômes de Hanoi, certaines épreuves - initiatiques ? - sont racontées en mobilisant des procédés graphiques tout à fait singularisés, décalés dans le livre : images « tourbillonnantes » chez Renaud de Heyn, énigmatiques et tragiques silhouettes en aplats noirs sur fond gris pour Guibert/Lermercier, déformations grimaçantes des visages pour Sacco...

 

A cette immixtion du reporter dans la narration, répond, du point de vue de l’usage des médias et de l’édition de ces BD, une volonté de repousser les contraintes du genre ou de ne se laisser prendre dans aucun modèle.  Squarzoni prend soin de mêler des photos soigneusement sélectionnées et retravaillées, dégradées pour s’adapter au dessin noir et blanc des ouvrages. On voit ainsi le reporter prendre la photo et, dans le cadre suivant, la photographie s’inscrire graphiquement dans le récit. Dans Le Photographe, se mêlent planche-contacts « brutes », agrandissements, parfois en pleines pages, et récit en BD. Dans Irak Année Zéro, on observe une coexistence « parallèle », à de rares superpositions près, des croquis de Bertrand de Miollis et des photographies de Thomas Goisque aux côtés du texte d’Arnaud de la Grange, un texte de reportage qui se présente d’ailleurs plutôt comme une large synthèse. Dans le travail de Jano, la photo n’a pas sa place et le texte non plus : seules apparaissent des légendes minimalistes, efficaces, à la manière de celles d’un dessin de presse. A l’opposé, dans celui de Xavier Lowenthal, le dessin cède le pas au texte. A ces équilibres instables entre médias, s’ajoutent la volonté de publier ce qui n’a pu trouvé sa place dans le récit. Les Fantômes de Hanoï ont ainsi, en pages finales, leurs « carnets fantomatiques », qui livrent quelques belles planches préparatoires. En marge du récit, Kris et Davodeau, mais aussi Guibert, Lemercier et Lefevre éprouvent la nécessité d’ajouter de substantiels making-off  et épilogues qui modifient profondément l’impression produite par la lecture. Au troisième tome du Photographe est même ajouté le film de la mission humanitaire évoquée dans l’ouvrage (DVD).

 

Didier Lefevre qui se contente de livrer les images de son reportage et se retrouve acteur principal d’une bande-dessinée réalisée par d’autres à partir du récit de son reportage, confesse n’avoir pu, malgré le travail réalisé, le temps passé, les risques et les souffrances endurées dans les montagnes d’Afghanistan, vendre que quelques images à Libération. Et paradoxalement, cette BD, éditée des années après, est le reflet le plus complet de son reportage ! Cette situation nous semble refléter à la fois le goût des lecteurs pour ce mode d’information – l’identification avec le personnage de l’humble reporter fonctionne bien, mais aussi l’érosion de l’intérêt des médias « classiques » pour le grand reportage. N’est-il pas remarquable que les commanditaires et logisticiens du travail de Didier Lefèvre soient MSF, que Philippe Squarzoni parte au sein d’un groupe (dont tous sont membres d’Attac) avec les Campagnes Civiles Internationales de Protection du Peuple Palestinien, que Xavier Löwenthal accompagne une mission ethnolinguistique afin d’enseigner le dessin, que Gérald Gorridge soit invité, comme artiste, à exposer ses œuvres, que Jens Herder voyage dans le cadre d’un échange de résidences de dessinateurs allemands et israëliens, et Joe Sacco grâce aux fonds d’une fondation américaine… En bref, seul Wolinski, parmi les « BD Reporters » exposés, a sa carte de presse !

 

Une  explication pourrait s’imposer. Renaud de Heyn part en voyage en 95 et la publication du dernier tome de La Tentation intervient 10 ans après. Le troisième tome du Photographe est publié en 2007 alors que la mission en Afghanistan date de 1986. Idem pour les travaux de Joe Sacco qui publie Soba 3 ans après son reportage et les deux autres tomes encore quelques années après. Sans parler de la reconstitution par Kris et Davodeau du tournage par René Vautier du film « Un homme et mort », pendant une grève à Brest… en 1950 : L’Histoire, on le sait, est longue à s’écrire et la BD, genre qui « cultive une certaine exigence formelle » nécessite un gros travail de réalisation : Joe Sacco nous dit dans son introduction qu’il passe en moyenne trois jours par page et on en compte 230 pour son ouvrage Gorazde! La BD Reportage serait incompatible avec la presse et son traitement « à chaud » de l’information. Néanmoins, la qualité des témoignages rapportés, leur intérêt, leur efficacité, est indiscutable et ces travaux sont désormais à l’honneur non seulement au travers de l’exposition qui leur a été consacrée au Centre Georges Pompidou ou la place qui leur a été faite au Festival d’Angoulème, mais aussi, indirectement, grâce aux attentes des éditeurs de carnets de voyage, qui entrevoient, dans le carnet de reportage, une issue possible à la crise de l’édition du carnet de voyage…



Publié à 12:30 le 13/04/2007 dans Evenements
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Autobiogaphie d'un coureur de fond à la poursuite de ses rêves d'enfant...

"L'aventure à bras-le-corps", Maurice Thiney, Cyrille Touchard, Editions Clea (tél : 03 80 74 28 39, cleamicroed@wanadoo.fr)

Maurice Thiney dit avoir toujours voulu devenir un aventurier et avoir du attendre bien longtemps pour réaliser son rêve. Militaire d’abord, démarrant une carrière d’athlète international de triathlon, en vétéran, à 50 ans, il a gardé au chaud durant de longues années ses désirs d’aventure cultivés dès l’enfance dans le jardin familial. C’est à 43 ans seulement, à l’occasion d’une expédition dans l’Everest, qu’il cède définitivement à l’appel du large. A l’évidence, il se rattrape depuis avec boulimie. Depuis vingt ans, il enchaîne défis sur défis, au hasard des continents, alternant exploits sportifs et expéditions à la rencontre de peuples « premiers » ou « oubliés » (Baduis de Java, Kalingas des Philippines, Korawaïs et Asmats de Nouvelle-Guinée occidentale, Dayaks de Bornéo, Hmongs du Vietnam, Tsaatans de Sibérie, Mikéas de Madagascar, Nagas de l’Inde..). L’ensemble apparaît au fil des pages comme une longue liste d’exploits, pimentés d’anecdotes fortes, rehaussant d’un goût de sueur et de peur, les descriptions succinctes des pays traversés. Mais la mémoire est ainsi, parcellaire, et heureusement, elle laisse parfois remonter aussi des « instants de grâce », des « sursauts d’humanité », comme cet après-midi, aux Philippines, où le baroudeur se met soudain à rechercher avec son habituel acharnement, des heures durant, un orphelin des rues à qui il avait refusé l’aumône sur un mouvement d’humeur… et finit par le retrouver. Un livre-CV par son rythme avec quelques fleurs de sagesses et une pluie de médailles…



Publié à 10:58 le 23/03/2007 dans Récits de voyage
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Parcours initiatique d'un photographe reporter en Afghanistan

Guibert/Lefèvre/Lemercier, Le Photographe, Ed. Dupuis, 2006

 

Cette bande dessinée est d’abord un reportage sur l’Afghanistan du milieu des années 80 alors que l’armée soviétique est embourbée dans la guerre. Le reportage ne dit rien de la situation globale, de l’équilibre des forces et factions ni des combats, il montre l’état du pays. Le photographe accompagne une mission de Médecins sans frontières, passant clandestinement la frontière du Pakistan pour aller soigner les populations en évitant les zones contrôlées par les Russes, croisant tout au long de son chemin des caravanes de chevaux et de mules qui transportent des armes depuis le Pakistan vers les zones de conflits. Les médecins soignent et opèrent même en chemin, des lésions dues à des cancers, des gangrènes, mais surtout, la plupart du temps, des blessures de guerre. Femmes, enfants, combattants et vieillards, blessés légers, mutilés, condamnés : l’équipe essaye de soulager, sauve des vies. Et lorsqu’un malade meure, la famille remercie quand même car le proche a été préparé et pourra se présenter soigné devant Allah. La générosité, la résistance à la douleur des malades et des familles sont unanimement soulignés par les membres de l’équipe, laquelle, constituée de médecins urgentistes et d’infirmières mérite aussi toute notre admiration. Pour le travail accompli et pour le courage face aux risques et aux efforts physiques.

 

De son côté, lorsqu’il attaque les premiers cols, le photographe, plein d’humour comme tous les membres de l’équipe, note « C’est vraiment quelque chose Tintin. On a souvent l’impression qu’il est passé par où l’on passe ». En écho, dans ce récit qui mêle photographies du reportage et histoire en images, reconstituée, de cette aventure, le dessin et le traitement des paysages évoque le travail d’Hergé. N’est-ce pas le rêve du photo-reporter que de pouvoir ainsi substituer aux images manquantes quelques dessins judicieusement scénarisés ? D’autant que la narration en dessins autorise des changements de points de vue instantanés, notamment lorsqu’ils sont synchronisés avec les dialogues des bulles. On mesure a contrario les contraintes de la photographie lorsque sont édités des planches contact : le photographe mitraille mais cherche la photo qui racontera toutes les autres et la maquette de cette BD garde d’ailleurs ses coups de crayons rouge sur les planches, entourant les photos sélectionnées. D’un autre côté, l’édition dans cette ouvrage de ces planches permet, comme cela se fait dans les mangas, de souligner par une juxtaposition très serrée, un moment particulièrement intense (scène d’une traversée difficile de torrent ou d’opération d’un malade)… Une belle inspiration croisée, imaginée à trois, un photographe, un scénariste dessinateur et un coloriste. Par contre, une seule photo est publiée en double page comme cela se ferait systématiquement dans la publication d’un reportage photographique : celle prise aux dernières lueurs du jour, lorsque sur le chemin du retour, le photographe épuisé après une crise de panique, seul au sommet d’un col balayé par des vents glacés et craignant de ne pas survivre à la nuit, prend ce qu’il croit être ses dernières photos, avant de s’allonger… Ce col est un point culminant de l’expérience personnelle du journaliste et la photo obtient ce privilège unique dans le découpage général. La mise en scène du reporter en action prend le pas sur le reportage, et, dans le scénario, l’expérience initiatique sur le travail d’information.

 

De ce point de vue, quelques éléments prennent toute leur signification : tout d’abord, le troisième et dernier tome de ce « making-off » du reportage se concentre exclusivement sur le difficile retour en solitaire du photographe, emporté par son désir d’indépendance vis-à-vis de la mission, mais en butte à sa connaissance trop limitée de la langue et des usages. A l’inverse, le DVD du film de la mission tourné par Juliette Fournot qui la dirige, est simplement encarté en dernière page de ce tome, comme une source complémentaire d’information. Enfin, le temps de la publication, 20 ans, donne au livre, par le biais des biographies offertes en fin d’ouvrages, une autre conclusion que celle offerte par la dernière image : à son retour d’Afghanistan, Didier Lefèvre a souffert « d’une année de furonculose chronique et perdu 14 dents ». Sur 4000 clichés, il en a publié 6 dans Libération, « l’apothéose professionnelle de son voyage » commente t-il. Il vient de mourir d’une crise cardiaque, à 50 ans, après bien d’autres reportages difficiles. Deux médecins urgentistes de la mission, Robert et Régis, ont tous deux achetés des lopins de terre dans le Sud de la France et sont devenus viticulteurs. Enfin, Juliette Fournot, dont l’engagement avec MSF dans cette région du monde doit beaucoup à l’expérience de ses propres parents en Afghanistan, a décidé, après 23 ans de compagnonnage, de s’écarter de MSF, pour "s’occuper de sa fille et de sa mère". Quand aux protagonistes afghans, ils sont trop loin pour que l’éditeur puisse affirmer avec certitude ce qu’ils sont devenus…



Publié à 12:27 le 15/02/2007 dans BD Reportages
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Carnet de route, épistolaire et humoristique, chez les indiens Tawakhas

Xavier Lowenthal, Lettre à Pauline, Récit d’un voyageur au Pays des Indiens Tawahkas, Ed. La Cinquième Couche, 2003

 

Invité par une ethnolinguiste, Xavier Löwenthal est parti au Honduras chez les indiens Tawahkas enseigner le dessin. L’objectif était de participer au sauvetage de leur langue. Cette langue orale s’accommode en effet mal de l’abstraction de l’écriture parce qu’elle est restée très contextuelle - elle se parle avec force gestes et mimiques. D’où l’idée d’utiliser la bande-dessinée pour fabriquer une méthode de lecto-écriture permettant l’enseignement de la langue en intégrant par le biais d’images des éléments du contexte aux côtés d’un système d’écriture. Un exemple intéressant des échanges suscités par le dessin est d’ailleurs proposé dans le livre. Un conte populaire met en scène un tigre épargnant un rat qui lui a promis qu’un jour il aurait besoin de lui. Les indiens chargés d’illustrer ce conte ont superposés les deux animaux sur un seul dessin, sans représenter la chronologie de l’histoire (la promesse du rat puis la libération par le rat du tigre pris dans des filets…). Qu’importe le rat qui fait la promesse et le tigre qui est délivré, disent les indiens, l’histoire signifie surtout que leurs sorts dépendent l’un de l’autre et que « l’on a toujours besoin d’un plus petit que soi ». L’approche proposée par l’ethnolinguiste Luz Stella Garcia Ocampo a d’ors et déjà débouché sur de premières scolarisation en langue tawahkas et… sur l’émergence d’un pidgin d’espagnol et de tawahkas.

 

Rencontrant par hasard, pour la première fois, cette ethnolinguiste qui lui propose de « l’accompagner au Honduras, dans la forêt humide, enseigner la bande dessinée au Indiens ? » l’auteur accepte sans réfléchir « on ne risquait pas de me le proposer une autre fois » et part pour un mois de voyage laissant derrière lui, Pauline, sa bien-aimée. Il publie finalement le journal de bord qu’il a tenu pour elle. Ce journal se présente comme un récit de voyage illustré où le texte tient une place prépondérante. L’écriture est soignée. Le style recherché mais sans maniérisme. Et c’est un vrai plaisir de lire un texte joliment balancé, incisif dans les descriptions et plus dissertatif sur les leçons à tirer de ce voyage…

 

L’illustration de l’ouvrage distingue – on le comprend ainsi – les croquis de voyage, rapides, peu précis, non homogènes dans l’approche graphique mais toujours réalistes, non numérotés et des « planches et figures numérotées » qui illustrent de manière décalées, imaginaires, souvent humoristiques, le propos du texte. Inspiré par les anciennes « relations de voyages », l’auteur s’y décrit ironiquement comme le « voyageur intrépide » et se représente en costume XVIIIème… Le trait est singulier et le style tenu. Ce second carnet de voyage de la Cinquième couche confirme l’originalité des productions de cette petite maison d’édition : comme dans celui de Renaud de Heyn, s’y conjugue originalité de l’approche et de la construction, maturité dans la réalisation, finesse et modestie du propos, humour décalé et franche liberté graphique ! Bref, on goûte fort ces carnets venus des froidures bruxelloises !



Publié à 12:10 le 14/02/2007 dans Carnets de voyages
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Scènes de vie à Jérusalem, un reportage impressioniste

Jens Harder, La Cité de Dieu, Editions de l’An 2, 2006

 

Couverture de l’ouvrage : une sœur, croix à la poitrine, boit un soda rouge écarlate, au goulot, en observant une foule hétéroclite de derrière ses lunettes. Un homme en jean et tee-shirt, phylactères au bras, examine un papier : prière ou courrier du matin ? Des livreurs s’affairent, un carton de canettes en équilibre sur la tête ou un ordinateur sous le bras, au milieu d’une foule de femmes voilées suivant un homme en cheik : une manifestation ? Un homme en gilet pare-balles et lunettes noire, main dans les poches, est planté pensif, tandis qu’un juif orthodoxe laisse ses enfants bader : devant une boutique ? Jens Harder multiplie les observations, se plaisant à croquer des tableaux contrastés,  où cohabitent dans une inimaginable promiscuité des exaltations mystiques et des quêtes moins célestes, des situations résolument « décalées » où cohabitent jeunes soldats de Tsahal en excursion historique et touristes caméras au poing à l’assaut du Golgotha, où l’on filtre savamment les files de pèlerins en fonction de leurs croyances « Catholic people there, Here only orthodox people, understand ? » et où une passerelle en bois réservée aux « non-croyants » contourne le Mur des lamentations, où les moines franciscains s’engagent dans le Chemin de Croix en s’efforçant de couvrir de leurs chants l’appel du muezzin, où finalement on contient difficilement une bande d’enfants juifs orthodoxes souhaitant monter au Mont du Temple en craignant d’embraser le Moyen-Orient. Y a-t-il un « syndrome de Jérusalem » s’interroge l’auteur, à force de croiser des « fous de Dieu » en attente de miracles, de messies ou de catastrophes ? Caméras, appareils photos déployés à l’occasion de cérémonies, de pèlerinages ou de visites touristiques dans les lieux saints, la ville est au sens propre le théâtre d’une infinité de pièces différentes, avec, partout, la presse attendant le festin. Le reportage se termine d’ailleurs sur une conférence de presse interreligieuse, où est affirmé haut et fort l’unanimité des différentes confessions contre l’organisation à Jérusalem du Christopher Street Day, jour de célébration de la diversité dans de nombreuses villes du monde ! Deux rabbins, un sheik, un évêque et les patriarches refusent ensembles cette manifestation aux accents de Gay Pride, à Jerusalem ! On ne rigole pas avec les symboles religieux. Les trois monothéismes sont d’accord pour ne pas partager leur ville et préfèrent la diviser.

Carnet de voyage didactique, l’ouvrage évoque l’histoire de la cité et nous emmène dans une visite exhaustive des grands lieux sacrés. L’unité de style, le découpage et l’utilisation des bulles, très proche de la bande-dessinée, portent en fait un récit impressionniste dans l’esprit d’un carnet de voyage, avec une grande liberté dans la sélection et la traduction des impressions très fortes suscitées pas la ville. Jens Harder nous fait ainsi sentir avec une « douce ironie », l’extraordinaire tension de la ville, sa complexe humanité, ses élans, son intensité et sa magnétique beauté.



Publié à 12:06 le 13/02/2007 dans BD Reportages
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Tableaux de femmes de Hanoï

Gérard Gorridge, Les fantômes de Hanoï, Casterman, 2006

 

« Dans votre tête, ne laissez pas s’insinuer Hanoï, elle ne vous lâcherait plus » avertit l’auteur,  lui-même victime du charme, de retour dans la cité, loin des monuments connus, pour « flirter avec Hanoï, fille du quotidien un peu décoiffée… ». Les hauts parleurs de la radio de quartier, omniprésents, entre deux décisions du comité populaire - « par décision N°270957… il est déconseillé de consommer le sang de canard frais… » - interrogent le « long-nez » sur ses motivations. Une voix de police politique mais aussi une voix intérieure, l’enjoignant de fouiller son passé, ses nostalgies ou ses désirs cachés... Une belle trouvaille scénaristique, centrale, qui donne le ton, à la fois documentaire et intime, du récit. Le voyage – en est-il qui ne soit pas initiatique – va, errant, de rencontres quiproquo à des moments d’émerveillement, de discussions passionnées en rendez-vous ratés, en passant par les tremblements de la découverte et de lents basculements dans la surprise. L’auteur s’abandonne aux forces du pays…

 

On découvre l’inextricable urbanisme, et on croise aussi furtivement l’Histoire au coin de la rue : un très vieux colon nostalgique, penché sur le vieux pont Doumer, aujourd’hui Long Bien, construit par les ateliers Gustave Eiffel, ou les restes d’un vieux bombardier américain calciné, abattu et laissé à moitié immergé, dans un étang, et désormais pris dans la gangue d’un nouveau quartier…  Tels sont les lieux du récit, servis par un trait et surtout une colorisation chargée comme un ciel de mousson, évoquant à merveille la densité, l’activité ou la moiteur tropicale… Mais au-delà de quelques scènes de rues, très vite, on part à la rencontre de Thâm, l’artiste et la « sage », qui a le mot du début et de la fin, qui médite avec l’auteur sur ses expériences, et qui, précédemment invitée en France par le narrateur, lui rend cette invitation en lui dénichant un lieu où présenter ses travaux à Hanoï, Hop, la standardiste bientôt jeune maman, Xuân, l’amoureuse de l’Italie, intellectuelle polyglotte, ayant des responsabilités dans son boulot, qui a refusé un soupirant, « un polytechnicien français ! » pour ne pas devenir femme au foyer ou de ménage en France, Hoa, la fière vietnamienne anticolonialiste qui ne baisse par la garde avec son ami français et qui a lâché son poste à l’Ambassade de France, le mieux payé de ses jobs, pour se consacrer à l’édition de traductions en vietnamien…

 

Par ces portraits, comme par les vocables qui la désigne, Hanoï est féminine et surtout fièrement indépendante. Chacune de ses ambassadrices conjuguent jeunesse, hospitalité, une activité débordante et une absence totale d’illusion sur les « possibilités » offertes par l’ancienne puissance coloniale… Elles sont dans un rapport de stricte égalité avec le visiteur. On voit bien peu d’hommes dans le récit : le patron de Hop reste dans son coin, devant son bureau vide sans dire un mot, son mari est en voyage d’affaires, Hoa corrige les fautes de son éditeur, Xuân annonce préparer son mariage mais on ne rencontre pas l’heureux élu, qui a l’assentiment de son frère…lequel on ne rencontre pas, non plus. Toutes ses femmes, conclut le narrateur, sont comme ses fleurs des marchés de gros, délicatement emmaillotées pour éviter une trop précoce éclosion…



Publié à 11:04 le 3/02/2007 dans BD Reportages
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Une reconstitution en BD, engagée et poétique, d'une grève à Brest en 1950

Kris et Etienne Davodeau, Un homme est mort, Ed. Futuropolis

 

Beau livre d’hommage aux grévistes de 1950, ouvriers du bâtiment engagés dans la reconstruction de la ville de Brest soutenus par les dockers et luttant pour des augmentations de salaires, tout particulièrement à Edouard Mazé, l’un d’entre eux, tué par la police lors des affrontements. Livre d’hommage à René Vautier aussi, le cinéaste militant breton, qu’il est inutile de présenter tant son Afrique 50 (interdit plus de quarante ans et qui a valu à son auteur 1 an de prison et 13 inculpations) ou Avoir vingt ans dans les Aurès sont devenus des « films cultes » en même temps que des témoins indélébiles de ses combats contre le colonialisme. Cette bande dessinée signée Kris et Etienne Davodeau propose une reconstitution des conditions du tournage et des projections durant les grèves du film « Un homme est mort ». Ce film militant tourné par René Vautier sur commande de la CGT, n’a en effet laissé presqu’aucune trace, étant tombé en lambeaux à l’issue de plus de 150 projections de fortune en plein-air pour les grévistes. Seules restent quelques images non montées qui avaient été cédées à Robert Menegoz lequel les avaient intégrées à Vivent les Dockers ! Beau livre de résistance donc, contre la disparition d’un document et le silence fait sur un événement. La lumière complète n’a jamais pu être faite sur les conditions de déclenchement de la répression qui a abouti à la mort d’Edouard Mazé et à l’amputation de deux autres grévistes blessés par balle aux jambes, et ce, malgré les demandes acharnées des familles et blessés. Si quatre ans d’enquêtes ont été nécessaires à l’aboutissement du livre, les auteurs n’ont pu attendre l’ouverture des archives de la police sur l’événement autorisée seulement en… 2010 ! Le livre trouve un souffle épique autour des personnages de René Vautier, P’tit Zef et Désiré. Le premier avec ses réseaux d’amitié et de solidarité et les deux débrouillards qui lui servent de guide avec leur gouaille et panache. A défaut de matériel d’enregistrement sonore, le poème d’Eluard qui a donné son titre au film puis au livre était lu durant les projections. Ce poème et sa lecture-adaptation finale par P’tit Zef sont magnifiquement utilisés dans le scénario et dans la mise en images pour distiller au lecteur une émotion croissante, faire comprendre l’aventure solidaire qu’a été ce tournage et ces projections dans la période difficile et passionnée de ces jours de printemps 50 à Brest, et porter une fois encore, au cœur de la BD, la conviction d’un (7ième) art engagé.



Publié à 11:02 le 15/01/2007
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Un carnet de voyage au Pakistan, libre en ton et fort en BD

Renaud de Heyn, La Tentation, Carnet de voyage au Pakistan, 3 tomes, Ed. La Cinquième Couche, 2002 – 2006

 

En 1995, l’auteur part en stop de Bruxelles pour une année d’errances. Entre 2002 et 2006, il publie les trois tomes d’un « carnet de voyage au Pakistan ». L’édition aussi a pris son temps. L’auteur et le scénario ont muris. Résultat : la première planche, après une courte introduction, va à l’essentiel. « Espahan, Iran. Janvier 96. Je voyage depuis 4 mois… Je connais par cœur le questionnaire classique. J’attends plus des gens que je rencontre maintenant… » : L’auteur donnera dans son récit une place centrale aux discussions sur la religion, aux multiples invitations à la conversion qui lui ont été faites, et à la Tentation qu’il a pu avoir, dans un effort de sincérité, de céder à cette pression sociale, très forte, souvent bienveillante, parfois obtuse. Sur la totalité des expériences vécues au cours des 13 mois de son périple, seuls 3 mois de voyage constituent la matière de ce récit-carnet. Des notes et croquis accumulés, l’auteur extraient quelques éléments. La force de ce fil directeur scénaristique, la créativité et la maîtrise de l’approche graphique se conjuguent pour produire un carnet très original et particulièrement intéressant.

 

Le premier tome va très vite des premières « rencontres spirituelles » aux conditions improvisées de la « fausse conversion » de l’auteur, lequel se trouve pour le coup introduit dans la « maison des hommes », soit en terre d’Islam, la mosquée. Le second tome met en scène le même voyageur, yeux grands ouverts sur le monde, discutant mariage, sexe et… religion avec ses hôtes. Le troisième tome livre, autour de la narration d’une expérience traumatique, la conclusion de ce cheminement initiatique. A l’occasion d’un séjour chez les Kalash - une minorité religieuse, il réalise ce que lui ont coûté la solitude, la pression sociale, l’incitation à se conformer, et aussi la non-mixité des sociétés musulmanes. Réaffirmant ses propres valeurs, il conclut judicieusement que chaque religion instille à ses adeptes une forte résistance à la conversion s’appuyant inévitablement sur l’affirmation de sa propre supériorité.

 

L’approche graphique joue habilement des marqueurs de la genèse du livre. Les pages d’introduction, tout comme la plupart des pages charnières introduisant les grandes étapes du récit, gardent en filigrane les notes écrites de l’auteur ou une aquarelle originale en fond, sur lesquels sont déposées des réductions de multiples croquis de l’auteur et des paragraphes de contextualisation, typographiés à une taille aisément lisible (ce que ne sont pas les notes manuscrites sur les croquis réduits). L’ensemble évoque le travail d’édition assez classique d’un carnet de voyage, entrelardé du récit détaillé des « tentations » multiples, traité au contraire sous forme de bande dessinée. Le découpage, assez libre est chahuté au gré de la violence des émotions de l’auteur, qui a trouvé un style très personnel alliant de très gros plans découpés à la manière des manga à des plans larges traités en dessins hallucinatoires pour décrire les moments forts de son voyage initiatique…

 

Editions La Cinquième couche

76 rue du Sceptre 1050 Bruxelles

info@5c.be ou www.5C.be



Publié à 10:59 le 13/01/2007 dans Carnets de voyages
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Des BD témoignages exceptionnels sur la guerre en Bosnie

Joe Sacco, Soba, Gorazde et Le Fixer, Ed. Rackham, 2004

 

Joe Sacco publie ici trois témoignages exceptionnels. Trois portraits de « bosniaques » pris dans la guerre civile de 1992 à 1995 en Yougoslavie. Celui de Soba qui vit à Sarajevo. Comme Neven. Et celui d’Edin qui est lui de Gorazde. Lorsque le conflit démarre, Soba est artiste, plasticien et musicien ; Neven a un passé plus opaque avec des mauvais coups derrière lui à Paris et à Londres ; Edin est professeur dans un lycée technique. Les premières semaines,  Soba se terre dans une cave et plonge dans l’héroïne, refusant cette guerre, puis il monte au front comme volontaire et devient un spécialiste des mines, un des postes les plus exposés, tout en restant une figure du Sarajevo nocturne dès qu’il redescend du front. Neven, ancien tireur d’élite de l’armée yougoslave, répond à l’appel de connaissances bosniaques, et s’engage dans un groupe de défense, avant d’être remercié : il est trop dangereux de garder un serbe dans les troupes bosniaques car il faut autant penser à protéger les autres de lui que lui des autres. Enfin, Edin, aux talents multiples, un sage, est pris dans le piège de Gorazde, une ville martyrisée par les serbes. Soba est de famille communiste, de père musulman et de mère serbe et a grandi « dans l’esprit de la politique de Tito ». Neven est lui de mère musulmane et de père serbe. Edin est musulman. Le premier est extroverti et fêtard, le second, indéchiffrable, peut-être un peu mythomane. Le troisième, très attaché à sa famille, amical et se rendant utile partout, d’un optimisme inébranlable et d’une incroyable force de caractère. Tous si différents mais tous concordants dans leurs témoignages sur la violence inouïe, la sauvagerie de cette guerre. Ces Histoires de Bosnie ont été publiées en trois tomes indépendants, autour de ces trois informateurs – aujourd’hui amis du dessinateur Joe Sacco : Soba a donné son nom au récit dont il est le héros - et ce titre n’est pas usurpé. Edin et son ami Riki sont au centre du récit de la tragédie de Gorazde. Enfin, Neven est l’informateur, le guide, celui que les reporters appellent dans leur jargon The Fixer.

La singularité, le charisme de ces hommes est magnifiquement rendu par le très beau travail de restitution, respectueux et efficace, de Joe Sacco. Celui-ci entrelace l’histoire de sa rencontre avec ces hommes et leur témoignage sur la guerre, la narration de son travail de reporter depuis la fin des années 95 jusqu’à ses derniers voyages, et les récits rapportés des années de conflit par les survivants. Seule la couleur du fond de page distingue ces moments du scénario. Le noir est réservé aux témoignages. On pourrait dire en passant que cette écriture rappelle à sa manière ce que signifie, du point de vue de la presse, être « au cœur » de l’événement. De « l’Histoire », le journaliste est bel et bien absent même s’il s’est rapproché jusqu’à Gorazde. Mais cet artifice discret de construction alors que l’approche du dessin est strictement identique - que les « personnages » du récit sont représentés de la même façon d’une page à l’autre, dans le passé de l’épuration ethnique comme dans le présent du dialogue avec le journaliste – assure surtout une continuité dans l’existence de ces témoins, une plus grande profondeur à leur personnalité, et me semble t-il, un poids supplémentaire à leur témoignage. Cet effet de sens puissant favorise aussi la rencontre voire l’identification du lecteur avec ces hommes et femmes attachants devenus victimes d’une politique odieuse. Notons que le « personnage » du journaliste et narrateur – auteur de la BD, qui se dépeint avec modestie et une bonne dose d’humour, parfois en butte à ses propres difficultés à conduire le reportage, d’autrefois terriblement dépendant de ses informateurs, le plus souvent merveilleusement accueilli, favorise lui aussi l’identification du lecteur. Le dessinateur pousse sa discrétion jusqu’à contenir ses questions ou parts de dialogue dans de très petits encadrés en abandonnant les bulles à ses témoins et nous offre ainsi de belles confessions, ou chaque dessin opère comme un aveu difficile, et chaque cadre, comme un long silence... Joe Sacco ne cache pas les sentiments forts qu’il a pour ses amis de Bosnie : « je suis heureux de le dire, Soba est encore un ami » dit-il en conclusion de l’introduction du livre qui porte son nom. Il ne cache pas non plus l’importance de cette expérience dans sa vie et nous explique qu’il continue dix années après, à raison de quelques dessins par jour, à écrire ces histoires déterminantes. Et il nous semble que ces magnifiques témoignages sont aussi de belles démonstrations de ce que peut la BD de reportage.

 

Voir aussi à propos de la Bosnie :  Les tramways de Sarajevo de Jacques Ferrandez, carnet d’un voyage en Bosnie-Herzégovine à l’occasion des rencontres littéraires de Sarajevo. Et aussi le roman d’un auteur danois venu récemment présenter son œuvre en France à l’occasion des Boréales, Daniel Katz, Ponton à la dérive, Editions Gaïa, une belle méditation, pleine d’humour mêlant un ancien officier ayant servi et perdu la vue sur une mine en Bosnie, une jeune bosniaque et son père qu’il a protégé et un jeune professeur d’histoire…



Publié à 10:57 le 8/01/2007 dans BD Reportages
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L'âme de Rio de Janeiro en quelques planches oniriques !

Jano, Rio de Janeiro, Ed. Albin-Michel, 2001

 

Page de couverture : Rio vu d’avion : des millions de petites lumières venues se mettre sous la protection du Christ, étendant ses bras 700 m au dessus du niveau de la baie. En trente planches, le lecteur aura l’impression d’avoir visité cette ville. Dernière planche du livre. Après une longue journée, à la brune, un petit jardin fermé, soigné, gazon et plantes tropicales le long des murs. Le Christ, enluminé, veille sur un homme allongé dans son hamac, cigarette au bec. Bec oui, car tous les personnages de Jano sont des chimères à fesses dodues bien humaines, corps bronzés et décontractés dans la chaleur, mais à têtes de canard, de chat, d’ours… de vautours et crocodiles aussi, pour les males en chasse. Toutes les saveurs et arrangements de la ville débarque entre les pages. On flâne sur les boulevards du Centro au milieu des embouteillages et des vendeurs de rue, on prend près de l’Arcos de Lapa le dernier tram de Rio, on vit dans la rue ou on observe son animation depuis le comptoir d’un Pé Sujo, un troquet de quartier, on vend et on achète, des strings à Ipanema ou de l’eau potable dans la favela Vidigal, on pêche le dimanche dans le quartier un peu snob d’Urca ou on guette le gringo à Copacabana. On règle ses comptes ou on s’active pour préparer - top secret - le prochain carnaval, on fait la fête à Santa Teresa ou dans un café de la favela. La nuit, les mendiants dorment dehors ou se réveillent au passage des ramasseurs de cartons. Jano, avec un dessin, une colorisation typique de l’univers de la bande dessinée, fait un remarquable carnet de voyage à la narration très simple – en fait, une série de planche construite comme des dessins de presse. Chacune de ces planches offre une vision très condensée d’un moment et d’un lieu de la vie de la cité - une sortie de bureau à l’happy-hour, une plage un dimanche entre chien et loup…- dont la force d’évocation repose sur un sens inné des archétypes, étonnamment incarnés par de joyeuses chimères. Ces dernières instaurent d’ailleurs une distance avec la réalité qui restaure, par delà tous les clichés sur la ville, la virginité du regard voire la tendresse du lecteur pour les habitants. Les légendes, très sures et justes, qui accompagnent chaque planche, livrent en quelques mots, cet « essentiel » dont on souhaite disposer lorsque l’on s’efforce de capter, en voyage, l’âme d’une ville.



Publié à 10:54 le 5/01/2007 dans BD Reportages
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